Une prof de Zep à Matignon
Les téléphones des correspondants nantais de la presse parisienne chauffent sec depuis quelques jours. Les rédactions veulent tout savoir sur le nouveau Premier ministre, perçu à Paris comme un personnage un peu lisse sans grand charisme. On découvre ainsi que notre nouveau Prime minister est issu du milieu rural (Maulévrier en Maine-et-Loire) qu'il est devenu prof d'allemand grâce aux bourses de l'Etat (les Ipes à l'époque), avant de s'engager trés tôt en politique. Elu maire de Saint-Herblain (40 000 habitants) à 27 ans, presque par défaut, cet homme secret a confessé un jour avoir vomi le soir de cette élection, terrorisé par la tâche qui l'attendait. Cette inquiétude légitime le rend attachant, même si depuis l'homme a fait son chemin et s'est singulièrement épaissi le cuir.
Lorsque la frénésie de portraits sera un peu apaisée, peut-être fera-t-on connaissance avec Brigitte, son épouse, issue du même creuset qui l'accompagne depuis... 1971. Plus déliée que son mari, plus conviviale, Brigitte a toujours été un point d'appui précieux pour les journalistes. Et je lui dois, au fil des ans, quelques confidences qui m'ont permis de lever un coin du voile sur JMA le personnage privé. Mais là n'est pas la question. La bonne nouvelle à mes yeux est que cette femme, volontaire et engagée, fera nécessairement valoir son point de vue sur les questions d'enseignement et d'éducation. Professeur de français en Zep, poste qu'elle occupait encore il y a peu, elle est restée de longues années en prise directe avec la réalité des banlieues, alors qu'elle aurait pu couler des jours paisibles dans l'ombre de son député-maire de mari. Je me souviens notamment l'avoir vue débarquer, sans prévenir, avec un car de collégiens turbulents à la Maison du port de Lavau-sur-Loire, pour leur faire toucher une autre réalité que celle des cités dans lesquels ils vivent. Extrait d'une de ses récentes contributions sur la violence des adolescents :
"Pour le sociologue Wievorka, elle est « l’expression d’un désespoir, d’une rage, d’un sentiment d’injustice… ». Ces ados cumulent souvent les difficultés : chômage des parents, familles éclatées, exclusion sociale, logements exigus, oppression des femmes, ghettoïsation de la cité, racisme au quotidien… Ils vivent dans des espaces où l’on subit le plus de handicaps sociaux et d’échecs scolaires, avec le sentiment d’être des citoyens de seconde zone toujours stigmatisés, à l’avenir déjà fracassé ! Ils agissent souvent en bande car c’est la loi du groupe, ciment de leur solitude et rejettent en bloc tout ce qui vient de l’extérieur, et en premier lieu «l’institutionnel » : la cité est leur seul territoire reconnu et donc interdit aux autres. La solution à ces causes multiples est donc multiple : avant d’être répressive, elle est éducative forcément, sanitaire, socio-économique, urbanistique mais aussi politique et philosophique car elle met en cause le modèle de société du vivre ensemble que nous recherchons."
C'est une bonne nouvelle que de savoir cette femme simple et directe débarquer à Matignon. La démocratie a parfois du bon. Elle est forcément un peu écrasée par les obligations de représentation qui vont être les siennes, ne possède pas tous les codes de la haute société. Mais une chose est sûre, Brigitte Ayrault a une connaissance en profondeur du monde dans laquelle nous vivons, n'en méconnaît pas les arrières-cours, et reste convaincue de l'importance de la tâche de l'école républicaine. Il va maintenant falloir accepter le regard inquisiteur des caméras, faire le gros dos devant les jugements publics à l'emporte-pièce, l'âpreté des commentaires, ce n'est pas le plus simple. Mais c'est la rançon du succès. Bonne chance.
Photo : Presse-Océan
Une fraîcheur Impossible
Impossible de ne pas s'imprégner du parfum d'une librairie lorsque l'on découvre une ville. Cette semaine à Montpellier ce fut l'Ivraie, une petite boutique sise dans le quartier des Beaux-Arts. J'en suis ressorti trois objets en poche : un roman "La conjuration des imbéciles" de John Kennedy Toole (pour un cadeau), un essai "Désaccord parfait" de Philippe Muray, auteur avec lequel je sais avoir rendez-vous un jour ou l'autre, et une revue, le second numéro de "L'impossible" de Michel Butel.
Pour être honnête j'étais un peu inquiet. Ancien lecteur de l'Autre journal, je ne voyais pas trop comment Butel, privé de moyens, isolé, pouvait réussir cette improbable résurrection. Je redoutais le regard du vieux con désabusé suçant éternellement la même pastille, s'apitoyant ou dénonçant à longueur de colonnes le monde comme il va. C'était une erreur. Ou c'était oublier que Butel est avant tout un poète. Il y a dans "L'impossible" un décalage, une fraîcheur, une grâce parfois même qui ravit. J'y ai retrouvé les accents naïfs et joyeux d'un papier qui m'avait profondément marqué dans l'Autre journal, un portrait du capitaine Sankara, le fondateur du "pays des hommes intègres" le Burkina-Faso.
Au fil de l'Impossible, on se laisse ainsi surprendre, par des articles, des "angles" comme disent les journalistes, des sujets totalement inattendus, qui projettent une lumière singulière sur la société, le monde des arts ou de l'économie. Des papiers qui remettent habilement en question les représentations communément admises. Ainsi "L'autre source du printemps arabe", entretien avec le géographe syrien Youssef Courbage nous propose-t-il un regard singulier et plutôt optimiste sur la jeunesse arabe. On y fait aussi la connaissance de Benjamin Bayart, le fournisseur d'accès à internet le plus aguerri en France qui nous parle du réseau sous un jour inédit et fort instructif (on en aurait presque aimé un peu plus sur le sujet).
Mais il y a aussi dans l'Impossible des nouvelles, des récits, notamment l'histoire incroyable de Szymon Zaleski, un étonnant documentariste polonais, des poèmes, des images... Bref une fenêtre ouverte sur un paysage artistique et intellectuel trop souvent écrasé, ou ignoré, par les médias en place. Des portraits de personnages dont la dernière préoccupation est d'exister pour la société du spectacle. L'objet est un peu "cheap" c'est vrai, mais l'époque n'est pas aux aventures coûteuses, et cela garantit sans doute à la revue une relative pérennité.
Un mot, pour terminer, du Désaccord parfait de Philippe Muray (sans méconnaître le côté vieil anar de droite du personnage), entamé en parallèle, qui résonne assez bien avec le pari apparemment Impossible de ne pas céder aux représenttations dominantes. "Ce n'est pas la compréhension du monde que poursuit le journalisme planétaire, c'est l'effet. Il ne s'adresse pas à la raison, il parle au cerveau reptilien."
dans les vignes
Il est des livres dont on ne ressort pas indemne. "Dans les vignes" de Catherine Bernard est de ceux-là. Difficile aprés l'avoir lu de boire un verre de vin avec la joyeuse naïveté de l'amateur esbaudi. Tout comme il est préférable de ne pas visiter une fabrique de saucisson avant d'attaquer une assiette de charcuterie. La force de ce récit, c'est justement la naïveté assumée de l'auteur, journaliste quadragénaire, qui décide un jour de se reconvertir dans la vigne. Enfin naïveté, n'exagérons pas, disons que Catherine a conservé la fraîcheur, la simplicité naturelle qui faisait le charme de sa copie.
Catherine Bernard nous conte, au fil de ce récit, les cinq premières années de son expérience de "vigneronne" "ça fait un peu pochtronne", mais elle préfère à viticultrice. Ses désillusions, ses déboires, sa découverte des pratiques du milieu, mais aussi ses plaisirs et se ses joies. "Le marselan est dans mes vignes comme un sans-papiers, un innommable nommé grenache sur mon casier viticole Je continue à faire comme si le marselan était du grenache, et le marselan continue de passer comme une lettre à la poste au comité de dégustation de l'AOC..." Ce livre, ce fut d'abord une série de chroniques sur rue 89, racontant au quotidien cette improbable reconversion. Comment une femme, seule, s'est peu à peu familiarisée avec un milieu quasi inconnu jusqu'alors, en plein Languedoc, avec pour seul bagage un brevet professionnel et un lopin de terre.
Parce que c'est dans sa nature, elle n'occulte rien. Les arnaques, les petits arrangements, l'ostracisme du milieu mais aussi la gentillesse des uns et des autres. "Il s'est trouvé un ouvrier agricole, Portugais, pour gentiment m'aider à aiguiser la lame de mon sécateur, puis me montrer comment procéder." C'est drôle souvent, émouvant parfois, vivifiant toujours. On l'accompagne ainsi depuis a première taille jusqu'à sa troisième cuvée (enfin si mes souvenirs sont bons), un vin qu'elle a choisi "de table" pour échapper aux cahier des charges des professionnels de la profession, qu'elle n'épargne pas. Catherine a choisi de travailler bio, mais à du se résoudre à domestiquer le soufre (ah le chapitre sur le soufre, ses essais, ses déboires, sa rage !), vend désormais son vin au Japon...
Client depuis la première année, je vais avoir le plaisir d'aller la saluer sur ses terres en fin de semaine. Une petite souris m'a dit qu'elle travaillait déjà sur un second ouvrage. Parce que ce livre, sorti l'an dernier, est un succès et qu'elle a envie de prolonger l'aventure, de mieux comprendre l'histoire de la vigne et du vin, qu'elle a commencé à explorer dans son premier ouvrage, du côté de Pline l'ancien et Virgile. Et puis on ne se débarrasse pas aussi facilement de l'écriture, surtout quand on une plume aussi déliée. Cette mise à distance de sa nouvelle vie est une bel assemblage de ses talents d'auteur et de vigneronne.
Dans les vignes, Catherine Bernard, Editions du Rouergue, 240 p, 20€.
Yes
de l'attente
Difficile d’échapper à la tension qui va régner jusqu’à 20 heures dimanche soir. Même si tout bien pesé, le changement probable de pilote dans l’avion, ne modifiera qu’à la marge notre vie quotidienne. Cinq pour cent, c’est la marge de manœuvre communément admise en matière de choix budgétaires entre les deux orientations qui sont soumises au vote. Le reste est littérature ou illusion, comme on voudra.
C’est dans l’ordre symbolique que les choses peuvent singulièrement changer. Retrouver des dirigeants apaisés, renouer avec un débat public serein, c’est le moins que l’on puisse gagner dans cette affaire. Si au contraire, la peur l’emporte, si l’angoisse distillée auprès des populations fragiles fait se cabrer le corps électoral au point de nous infliger cinq années supplémentaires de cirque, le signe que nous vivons dans un pays vieillissant et rétracté sera patent. Ce sera aussi le signe que la propagande la plus misérable peut tout et c’est très inquiétant.
J’ai parlé hier à ma chère maman, 88 ans, au téléphone. Bonne paysanne normande, catholique pratiquante, elle se dit effrayée par « tous ces étrangers qui viennent en France», un fantasme complaisamment véhiculé par une télévision qui est sa principale compagnie, alors qu’elle vit dans une petite ville de l’Ouest où la question de l’immigration ne se pose pas. Désarmant. Je suis sûr, pour autant, qu’elle n’a jamais voté Front National.
Je pense avoir réussi à la convertir à un vote blanc. Elle ne savait même pas comment voter blanc, j’ai dû lui expliquer. C’est sur ce type de population, dont la bonne foi le dispute à la naïveté, que s’appuie l’actuel président pour tenter d’arracher une victoire. Cela ne l’honore pas mais c’est ainsi.
Je n’ai pas de mépris pour les gens de droite. Mon histoire – père Gaulliste – et mon expérience – huit ans de journalisme économique, six ans de librairie et une toute une vie d’indépendant - m’ont montré, s’il était besoin, que bien des gens de gauche n’avaient pas une culture sérieuse de la chose économique. Que lorsque l’on n’est pas protégé par le salariat, le poids de la réalité est parfois difficile à supporter. La liberté coûte cher dans une société hyper-sécurisée, et celui qui prétend être libre, même s’il est le plus modeste artisan doit payer un lourd tribut à la collectivité, au bas mot la moitié de son revenu, alors qu’il ne sait pas de quoi demain sera fait. Cela peut sembler injuste. Je n’ai, en revanche, aucune complaisance envers la place financière, qui a su habilement, dans les années soixante-dix, privatiser la monnaie et s’arroger une rente qui plombe aujourd’hui l’ensemble de la machine économique.
La gauche n’en a pas pour autant fait sa révolution culturelle, comme en témoigne le discours de Hollande sur la croissance, qui augure, de mon point de vue, des lendemains qui déchantent. Cette fuite en avant traduit une lecture du monde un peu datée. Il me semble que la solution se trouve du côté d’une société plus sobre, plus intelligemment économe, qui domestique un peu mieux les désirs incontrôlés provoqués par la logique d’une consommation effrénée. Mais nous n’avons d’évidence pas encore pris conscience de la situation singulière dans laquelle nous sommes : un ancien Empire qui vit les dernières années de l’exploitation de ressources exogènes.
Cela étant, si dimanche à 20 heures c’est le portrait de François Hollande qui s’affiche, je ne bouderai pas mon plaisir. Je serai, en quelque sorte réconcilié pour un temps avec mon pays, dont l’arrogance, la vulgarité et pour finir la paranoïa devenaient un poids de plus en plus difficile à supporter.
Amen
Illustrations : Toile de Wilhelm Hammershoi dont je ne retrouve pas le nom, photo trouvée sur la toile (droits imprécis) et dessin odieusement piqué à mon ami Frap (Eric Chalmel).
L'ombre et la lumière
par Pascale
Je bénis, bien laïquement, les flâneries et autres déambulations informatiques que je pratique comme d’autres la balade en forêt, puisque l’une d’elles me mena, il y a peu, à l’annonce d’un évènement romain des plus intenses. L’exposition « Lux in Arcana » sous-titrée L’archivio segreto vaticano si rivela est installée dans les immenses salles des Musées Capitolins jusqu’en Septembre. Comme on dit dans ces cas-là, si vous passez par Rome, ne la manquez pas. Même la louve et ses petits furent déplacés pour l’occasion (pas très loin, et à mon sens, ils devraient rester là où l’Eglise vient, involontairement, de les mettre, mais, je m’égare).
Le titre, pourtant si beau, est un tantinet fallacieux. La lumière qu’il prétend jeter sur les secrets vaticanesques ne lève pas toutes les ombres. Elle est même parfois oublieuse. Le très beau et très pédagogique accompagnement –dans les meilleures conditions d’accès que peuvent offrir les ressources modernes- laisse parfois sans réponse quelques questions, qui, pour ma part, étaient de première intention. Comment, par exemple, une lettre très touchante de Marie-Antoinette à son beau-frère, rédigée depuis sa cellule, a-t-elle bien pu « atterrir » là, je veux dire dans les tiroirs cachés d’un pape.
Quelques jours plus tard, alors que le recouvrement de la vie ordinaire a commencé son travail, je prends conscience qu’en musardant, j’ai inévitablement décalé certains centres d’intérêt disons officiels : l’excommunication de Luther, et même, excusez du peu, des documents sur Pie XII (bien incomplets, il en reste plus à la cave du Vatican qu’il n’y en avait ici). Passer devant, s’y arrêter bien sûr, mais il eût fallu pour chacun, revêtir des habits d’historien-chercheur-entomologiste et plus encore si affinités. Mon état d’esprit n’était pas celui-là. J’étais à la rencontre d’une émotion.
Je fus servie dès l’entrée. D’abord, une très douce lumière sombre. Pour protéger ces trésors enchâssés et inaccessibles sauf au regard caressant et bienveillant, mais embarrassé. Des arches et des coffrages résolument euclidiens, droits et anguleux, d’un matériau lisse comme un inox et gris comme un acier. Et des gouttes de mots doucement déclinées, verticales et lentes, le long des parois. Très vite, on abandonne l’idée de les déchiffrer. Malheur à ceux qui visitent musées et expositions en venant non pas chercher ce qui les prendrait par surprise, mais ce qui confirmerait ce qu’ils savent déjà. Ici, le miracle –en voici un que je veux bien reconnaître à l’institution ecclésiastique- tient en ce qu’un point ténu, fragile, vibrant, peut se dévoiler entre science et ignorance. Nous savons tous quelque chose de ce qui se dit là. Mais nous en savons peu. Un manuscrit du XIe siècle affirmant la suprématie des papes sur tout autre pouvoir sur terre. Une lettre sur soie de l'impératrice de Chine Helena Wang, convertie au christianisme. Une missive du chef indien Ojibwa au XIXe siècle à Léon XIII. La lettre de Bernadette Soubirou, d’écriture toute tremblée, rapportant l’apparition de la Vierge. Un énorme livre de comptabilité, présenté fermé, -mais comment diable pouvait-on l’ouvrir !- dont le ‘bandeau accompagnateur’ nous apprend qu’il pèse, au bas mot, 67 kg…
et les chiffres tournent et voltigent. Des dates, des distances, dans le temps, dans l’espace. Des mesures, des immensités, des finesses, comme cette écriture de poudre d’or sur une toile pourpre…de qui ? pour quoi ? oublié déjà pour l’émotion de l’objet. Les arabesques du latin et du grec parfaitement régulières, écrites sur d’invisibles tire-lignes, qui rappellent à mes souvenirs vagabonds l’étrange et solide alliance de la courbe et des lignes des plus belles cathédrales gothiques.
On pourrait croire à des miscellanées. Il n’en est rien. La visite est parfaitement organisée pour qui veut suivre
l’invitation au parcours, paradoxalement déroutant. On s’attend à du chronologique, on rencontre du thématique : Gardien de la mémoire ; Tiares et couronnes ; Scientifiques, philosophes et inventeurs, trois prélevés sur plus d’une dizaine. Rencontre avec des noms, des plumes, des évènements : une récompense honorifique à Mozart ; Napoléon Bonarparte et la liberté religieuse en France ; Lucrèce Borgia, la « fille du pape », remerciement de l’impératrice Sissi ; Voltaire ; Erasme ; Copernic.
Pour quelques-uns, -dans le plus grand désordre-, je garde et garderai, c’est certain, un souvenir vivace, pour leur rapport intime avec mon cheminement enthousiasmé dans les idées, ou même le saisissement quasi esthétique qu’ils me procurent -ce petit parchemin de poésie persane, ou ce plus ancien document connu sur papier en langue mongole- bien plus que pour leur rapport avec l’Histoire en général, l’histoire de la chrétienté en particulier, voire l’histoire des idées tout court. A cette aune, le nom de Giordano Bruno l’hérétique brûlé vif brille en lettres de feu. Reste aussi l’immense machine fabriquée pour dérouler les 65 m des minutes du procès des Templiers. Un plan incliné magistral, qui en son point le plus haut tutoie l’immense plafond de la salle dont il occupe tout le centre, et à mi-hauteur d’homme en son point le plus bas. Impossible de lire, le document tourne sans cesser, doucement, passant des rouleaux d’en haut aux rouleaux d’en bas, comme un grand drap constitué des feuillets réunis, cousus, collés, on ne sait comment, pour ne faire qu’une seule et même pièce de papier, longue de leur attachement, si longue, éternelle dans son mouvement, sans fin…
Mais le moment précieux, l’émotion que j’étais venue chercher, toucher, voir, je la dois au seul objet dont je savais qu’il était là, avant même de m’y rendre. Les minutes du procès de Galilée sont offertes au regard en leur dernière page, celle où la signature du vieil homme fatigué, usé, malade, trahi par son ami cardinal une fois devenu le pape Urbain VIII, clôt l’affaire officiellement alors que, dans son âme et sur ses lèvres, le murmure pour seule déclaration, Galileo Galilei formule une vérité inaudible aussi pour des raisons épistémologiques : e pure si muove…
Le document qui confina l’Église dans son dogmatisme séculaire, enferma et scella tout progrès de la raison au cachot de l’obscurantisme, interdit en même temps qu’il l’autorisait en secret, un monde pensé et compris comme héliocentrique, infini et ouvert, ce vieux grimoire à l’encre devenue sépia, est le premier de l’exposition « Lux in Arcana ». Personne ne peut l’éviter. Obligés sont les visiteurs de passer devant, de s’y arrêter. Surplombé, comme une dérision négative par l’immense statue du Cardinal Barberini, dont le silence, devant les Jésuites, l’Inquisition et les Dominicains participa à la condamnation et engeôlement de Galileo. Au point qu’une formule, en latin et en italien, accompagne dorénavant sa mauvaise réputation : quod non fecerunt babari, fecerunt Barberini ; quello che non hanno fatto i barbari, l’hanno fatto (i) Barberini. [Inutile de traduire. Juste se souvenir que le nom condamne dans le jeu de mot, la famille tout entière.]
Je n’ai pu m’empêcher de manifester un mouvement –discret mais bien réel- de satisfaction devant le signe visible de la défaite toujours annoncée du refus de l’intelligence rationnelle face aux affirmations crépusculaires dont le seul fondement sont l’habitude et/ou l’évidence… de celles dont on dit qu’elles sont de bon sens et que cela suffit pour toute vérité ! Galilée est pour moi le nom auquel il faut toujours revenir. Si l’homme fut fragile, son raisonnement ne le fut pas. De l’ombre de son procès jaillit une lumière. Envie me prend d’en déformer (un peu) la traduction pour qu’il devienne, Lumière dans les ténèbres, en hommage à Galilée.
Et, en souvenir aussi de Giordano Bruno, il ne me restait plus qu’à me rendre Campo dei fiori, et boire un verre d’Orvieto sous sa capuche….-les habitués du lieu comprendront.
Illustrations : luxinarcana.org
Au château de Montaigne
Quelques ouvrages poussiéreux, quelques caisses de Bergerac, trois cartes postales et deux assiettes gravées - je force à peine le trait - l'accueil au château de Montaigne a quelque chose de simple et de familier qui ravit le coeur. Comme si le gentihomme campagnard avait transmis a la postérité cette bonhommie et cette simplicité qui traversent ses écrits. On est loin, au château de Montaigne, dont il ne reste guère que la tour - mais quelle tour - du XVIe siècle, de la mise en scène désormais de mise dans la plupart des monuments historiques. L'explication semble tenir au fait que le château reste une propriété privée, dont les bâtiments principaux sont encore habités.
L'été dernier c'était une étudiante qui faisait visiter les lieux. Certes il ne fallait guère l'éloigner du petit compliment consciencieusement appris qu'elle récitait en traversant chaque pièce de la tour, de la chapelle à la librairie, mais c'était parfait. Cette liberté donnée au visiteur de caresser les pierres, de s'imaginer la bibliothèque remplie, d'embrasser le point de vue qui s'offrait à l'auteur, de baguenauder dans le parc, est un plaisir chaque fois renouvelé pour qui a partagé les réflexions, les états d'âme, les repentirs de Montaigne. Cette année, en sortant, je n'ai pas emporté de caisse de Bergerac, ce que j'avais fait les années précédentes, content d'épater les copains lors de quelque dîner. Ce Bergerac est quand même un peu juste, et manifestement pas trés écolo. Mais là n'est pas l'essentiel; pour qui a goûté un jour à la prose de notre homme. De cette prose rare qui transforme son lecteur. Je reste persuadé que le regard porté par cet honnête homme sur la condition humaine en un siècle aussi troublé que le sien, est l'un des biens les plus précieux qui nous ait été transmis. Chacun ses héros. Montaigne est l'un des miens.
Le lien risque de ne pas fonctionner dans cette fenêtre, mais il doit suffire de le recopier sur la barre http://www.chateau-montaigne.com/-visite-du-site-.html, pour tout savoir sur la visite des lieux. La photo du château provient du site Bergerac-tourisme.
Salut Albert
Une citation d'Albert Londres a sauté lors de l'une des dernières relectures du Royaume de Siam. Une évocation du Mékong, qui m'avait terrassé, m'empêchant d'écrire une ligne aprés l'avoir lue : "Quand on arrive perpendiculairement sur le Mékong, on peut dire qu'on eut un fier toupet de prétendre jusqu'ici avoir vu un fleuve". Mon éditeur ne l'a pas gardée, il est souverain. Il est vrai que cette manie de citer à tout propos est une fantaisie de journaliste. L'actualité (cf illustration) me donne l'occasion de saluer ici ce grand monsieur puisqu'un hommage lui sera rendu le 16 mai prochain à Nantes. Albert Londres est à mes yeux, et pas seulement on s'en doute, l'incarnation du mariage heureux entre le journalisme et de la littérature. Un alliage extrêmement difficile à réaliser que seuls quelques très grands ont réussi à composer. Qu'on en juge.
Nous débarquons au Tonkin en 1922 pour une série de reportages à paraître dans l'Excelsior. "Vous êtes-vous revêtu d'une chape de plomb, qui vous prend au dessous du menton, vous moule les épaules, épouse vos flancs et fait tablier par devant et derrière ? Au prix de la vie actuelle ce vêtement serait cher; au Tonkin il vous est offert gracieusement. Quel est le généreux donateur qui guette vos premiers pas pour vous faire don de ce manteau ? On ne sait pas. J'ajouterai que cette chape de plomb, préalablement imbibée d'humidité, vous colle à la peau. Et peu à peu, vous comprenez, les larmes aux yeux, que vous n'aurez plus jamais, plus jamais, un poil de sec." On y est, on transpire déjà. Il y a tout, et surtout ce décalage léger, cet humour complice qui fait le charme de tous ses écrits, même les plus durs.
Miroir, mon beau miroir
La photographie de la France qui nous est présentée aujourd'hui est assez troublante. Elle met une nouvelle fois en lumière une incompréhension persistante qui semble s'installer dans le paysage politique entre des élites censées représenter la population et une partie des électeurs. Je voudrais ce matin attirer l'attention de mes petits camarades journalistes sur un phénomène à mon avis sous évalué : la morgue des médias audiovisuels à l'égard du Front National, qui me semble totalement contre-productive.
Deux arguments pour étayer cette réflexion. Le premier est intuitif. Dans l'Ouest de la France et particulièrement en Loire-Atlantique, le vote en faveur de Marine le Pen a surtout progressé dans les campagnes. Ce vote, même s'il reste inférieur à la moyenne nationale, traduit la défiance d'une population, traditionnellement ancrée à droite (catholique et conservatrice), à l'égard d'un pouvoir qui l'a trahie à la fois symboliquement (présidence bling-bling, vulgarité...) et concrètement (institutionalisation du mensonge). Culturellement hostiles à la gauche, ces Français - et j'en compte évidemment parmi mes voisins - pas plus méchants que d'autres, se sont tournés nombreux vers Marine Le Pen, qui a eu l'intelligence de dérouler un discours plus apaisé, moins caricatural, que celui de son père. Elle a su toucher la dignité de petites gens méprisés par un pouvoir politique auquel elles n'accordent plus leur confiance.
Le deuxième argument s'emboite dans le premier. Il m'est venu à l'esprit ces jours derniers lors d'une interview de la miss Le Pen par Pascale Clarck sur France-Inter; Pascale Clarck, que j'aime bien par ailleurs, là n'est pas la question. Cette dernière s'est montrée d'une férocité, d'une arrogance, d'une agressivité redoutables envers la candidate, lui coupant incessamment la parole, l'empêchant quasiment de s'exprimer. Qu'avait-elle à prouver ? Quelle n'aimait pas Marine Le Pen ? On s'en doutait. En éteignant la radio, j'ai pensé à toutes ces petites gens qui souhaitaient entendre la candidate à quelques jours du premier tour. Il m'a semblé que cette humiliation publique, conséquence de ce que l'auditeur pouvait considérer comme un abus de position dominante "celui ou celle qui tient le micro, qui distribue la parole, qui dit le bien et le mal..." ne pouvait que les renforcer dans leur choix.
Je ne retrouve pas cette arrogance dans la presse quotidienne régionale, qui traite l'extrême-droite de façon complètement dépassionnée, ne lui accordant pas plus qu'elle ne mérite. Mais la structure de la presse en France, ultra-centralisée, qui concentre les médias audiovisuels sur Paris, me semble attiser un feu redoutable entre les supposés médiateurs de la vie politique, volontiers bien-pensants, moralisateurs et donneurs de leçons, et une clientèle électorale que l'on méprise d'un côté en lui vendant la plus infâme salade par le biais de la publicité et que l'on prétendrait de l'autre convaincre de la pertinence des valeurs démocratiques.
illustration : Vermeer revisité par so painting
Plus machiavélique que Machiavel
L'un des premiers auteurs qu'Alfieri consent à lire en italien est Machiavel. Le Florentin jouit alors (au XVIIIe) d'un prestige intact en Italie et dans une bonne partie de l'Europe. Bel esprit, fin diplomate, grand connaisseur de la nature humaine. Sans illusions certes sur ses contemporains. Rousseau en dit beaucoup de bien dans le Contrat social. Je ne sais pas trop ce qui, dans l'histoire, a fait déraper l'interprétation de sa pensée pour donner le "machiavelisme" d'aujourd'hui, mais il est clair que la langue est injuste envers cet homme dont le plus grand travers aura sans douté été une certaine forme de lucidité. Ma lecture du Prince est malheureusement trop lointaine pour illustrer le propos et assurer une défense pertinente et argumentée de l'oeuvre.
En cette veille d'élection, à l'heure où nos chers candidats déploient des trésors d'ingéniosité pour séduire le bon peuple, le moment n'est pas idiot de saluer ce personnage étrange qui fut l'un des visiteurs les plus illustres du château de Nantes. Nicolas Machiavel fit en effet un séjour dans la capitale du duché de Bretagne, en 1498, pour négocier l'annulation du mariage de Louis XII, tout nouveau roi de France, qui souhaitait divorcer pour épouser Anne de Bretagne, ce qu'il put faire l'année suivante... grâce aux bons offices de l'émissaire Nicolas.
Un autre homme politique et homme de lettres, beaucoup plus cynique sans pour autant souffrir d'une image aussi noire, a séjourné un long moment au chateau de Nantes. Il s'agit de Jean-François Gondi, Cardinal de Retz, placé là en résidence surveillée pour avoir été l'un des instigateurs de la Fronde conduite par une partie de la noblesse contre le jeune Louis XIV. Je n'ai pas lu les mémoires du cardinal de Retz, qui passent pourtant pour une pièce maitresse de la littérature du XVIIe. J'ai en revanche lu l'an dernier une histoire de la Fronde, trouvée sur les étagères de la maison, de Pierre-Georges (j'allais écrire d'un certain, mais je me méfie maintenant), passionnante, où l'on découvre que notre époque n'a pas l'exclusivité du cynisme le plus absolu, du froid calcul et de l'absence totale de scrupules. La différence est peut-être qu'à l'époque on n'avait pas besoin de teinter ses propos de vernis démocratique. La démagogie était inutile en régime monarchique. Alors qu'elle est devenue la règle aujourd'hui pour charmer, séduire et convaincre l'électeur, et demande de rivaliser de duplicité. Le résultat est étonnant mais incontestable : les politiques aujourd'hui sont bien plus machiavéliques que ne l'était Machiavel.
Illustrattion : Nicolas Machiavel (portrait posthume)










